ILE DE LA REUNION .PRO

Gravité Zéro : James Delleck et Le Jouage


 

GRAVITE ZERO
James Delleck & Le Jou
age

Deux énergumènes exaltés de la déconcertante nouvelle vague Hip-Hop française viennent de frapper... et fort. James Delleck et Deufré Le Jouage commettent le projet Gravité Zéro, en toute impunité. Issus de la même scène que La Caution, TTC, le Klub des Loosers et autres rédempteurs d'un rap uniforme en déclin, les deux compères se transforment en cyborgs interstellaires, le temps d'un maxi (Infini) puis d'un album. Kesako ? A des années lumières des clichés du rap, Gravité Zéro surpasse bien des frontières artistiques. Décalé, différent, complètement barré...
Rencontre avec James Delleck, Le Jouage et Dj Detect...

Issus de la scène dite underground du Hip-Hop français, les deux acolytes n'en sont pas à leurs premières armes. Le Jouage n'est autre que l'une des figures de proue de Hustla et compte deux autoproductions à son actif : Paris-Bordeaux-Vitry et Sonophrologie. James Delleck, c'est un maxi éponyme, L'Antre de la folie avec Teki Latex et le maxi CD Acouphène. Et pour ceux qui ne situeraient toujours pas, citons entres autres Ceci n'est pas un disque de TTC ou Cadavre Exquis de l'Armée des 12, auxquels il a participé. Evoluant dans la même sphère musicale depuis quelques années, le besoin de monter un projet commun devient évident, "spontané" comme le souligne Le Jouage. Le binome se crée et après deux ans de boulot, le maxi Infini s'écrase sur la planète bleue fin juin 2003. Il faudra attendre le 04 novembre pour déguster l'album, 16 titres déjantés. Un album accompli avec la participation d'artistes comme Fuzati, Buck 65 et HI Tekk de La Caution.
Gravité Zéro, c'est un concept, qu'on se le dise. Un groupe éphémère, le temps d'un album qui fleure le voyage cosmique. En explorateurs éclairés, James Delleck et Le Jouage transportent le Terrien lambda dans un monde aussi absurde que visionnaire, empreint de références SF, dans un paysage sonore aux couleurs inconnues. Expérimental jusqu'au-boutiste, audacieux, précurseur, le projet Gravité Zéro ne ressemble à rien de ce qui s'est fait dans le rap français jusqu'ici. Deux brebis égarées (rejointes par DJ Detect aux scratchs) ou qui se seraient fait la malle. En gros, ras le bol de l'uniformisation, du rap slogan, des clichés de ghetto et des mômes de banlieue aliénés par ces discours... "C'est de la beaufitude" lance James Delleck. "C'est des gens qui n'ont pas beaucoup de culture et qui ne veulent pas en avoir d'ailleurs et qui se complaisent dans leur misère. C'est une minorité qui donne une image très néfaste des quartiers difficiles. Nous on est de Vitry, mais on ne le prend pas comme un étendard. J'espère qu'on est une expérience positive pour certaines personnes. Quelle est cette idée que pour représenter la jeunesse de banlieue il faudrait mal parler ou être misogyne ? En entrant dans des stéréotypes, ils creusent eux-mêmes leurs tombes. Pour être dans le bon circuit, il faut que tout le monde acquiesce et quand tu vois trop loin, c'est dangereux, chacun est censé rester dans sa case. Mais tu n'es pas obligé de te fondre dans la masse. Le fait de nous exprimer de manière différente dans notre musique, c'est pour montrer que le rap c'est aussi autre chose".

Anticipation, 7e degré et Science Fiction pure, voilà les trois grandes thématiques qui rythment l'album de Gravité Zéro, dixit Le Jouage. Une épopée spatio-temporelle où tout est possible. Que se passera-t-il sur Terre dans 200, 500, 800 ans ? Dans la grande tradition de l'Anticipation, Gravité Zéro suggère un futur tantôt inquiétant, parfois noir, résolument absurde, souvent optimiste, un univers de fantasmes incongrus... mais probables.
"Il y a des textes abstraits, concrets, mais accessibles. On a réellement cherché la cohérence", insiste Delleck. "Cet album, c'est un effet de style. C'est un univers à tiroirs, dans lequel il peut y avoir des passages. Certains morceaux se suivent et ont une suite logique, comme Galactica suivi de Dj 3e type. Mais c'est clair qu'au niveau de la construction de l'album, il y a eu une réflexion. Messe pour le temps futur qui sert d'intro a son importance et si Au commencement clôt l'album, c'est pas pour rien. Tout est éternel et on ne sait pas où on va. On est au début et à la fin de quoi ?"
"On s'est inspirés du ciné, de la littérature, de la BD et de la télévision, c'est hyper large comme spectre", poursuit Dj Detect . En ciné, ça va des séries Z aux films de Kubrick, de Blade Runner à 2010, au niveau littéraire, c'est principalement Philip K. Dick ou des auteurs américains des années 60 qui ont écrit des romans d'anticipation comme Robert Sheckley ou Chris Hamilton."On n'est pas comme l'ami Hi-Tekk (La Caution) qui est un gouffre, un puit de science dans ce domaine" enchaîne Delleck. "On s'est permis de faire cet album tout en n'étant pas spécialisés. Avec l'avantage d'avoir un peu de recul et la prétention d'essayer de créer quelque chose, sans être trop influencés. On se sert des références classiques. On ne va pas se mettre à parler d'écrivains underground qui ont écrit deux bouquins avant de se suicider par overdose dans les années 20. C'est de la culture populaire".











Messe pour le temps futur, introduction instrumentale, invite l'auditeur à s'armer pour un long périple intergalactique, un voyage initiatique aux tréfonds de l'univers de Delleck et Le Jouage. Une intro tout en douceur, comme un éveil après un long sommeil, le calme avant la tempête. Un appel à la prise de conscience et une renonciation à une léthargie aliénante. Bienvenus dans le microcosme Gravité Zéro. S'ensuivent 15 morceaux démentiels au cours desquels l'équipe marient sans complexes scratchs, funk, électro, disco, slows sur un rap maîtrisé. Des thèmes redondants et des analyses de certains grands sujets de société abordés de manière futuriste. Métaphore de notre société actuelle, Gravité Zéro ne se contente pas d'observer et de dénoncer, mais essaie de voir plus loin. Même si certains propos semblent utopiques, ne cherchez pas loin, ils parlent finalement de ce qui se passe autour de vous. la Science Fiction est un prétexte, mais à leur sauce, elle a un goût de réalité.
Des morceaux déroutants, tel Progeria Solaire. Que se passerait-il si le soleil vieillissait prématurément et faisait fondre notre planète ? Comment évacuer la population terrestre ? "Il y a des gens qui seraient plus privilégiés que d'autres, comme Le Jouage qui réussit à s'échapper dans le programme Arche de Noé et il y aurait des gens moins privilégiés, comme moi, car je ne suis que simple ouvrier" théorise Delleck. Symbole de la lutte des classes, illustration poussée à l'extrême au moment de l'apocalypse. L'image du chaos où les hommes perdent leurs consciences et s'entretuent pour survivre. Des images très explicites figurant la fin du monde : les capitales irradiées, la chute des corps défenestrés, la femme dans la rue qui se mutile pour avorter... les cataclysmes se succèdent, mais apparemment, ont déjà commencé... La tension et l'angoisse des mots sont largement accentués par ce BPM très rapide et cette boucle d'orgue qui prend aux tripes. "Je ne pense pas que ce soit noir ou cataclysmique de faire ce genre de prévisions. Quand tu pars pour faire du second degré, tu y vas à fond. Quand tu décides de raconter du dur, tu vas au bout du dur, à en gerber. Tu passes pas à côté, tu le fais à la Requiem for a Dream. C'est comme ça que les gens comprennent" explique Delleck. Finalement, ils se plaisent à croire qu'au delà des religions, l'homme trouvera sa terre promise...

Si Gravité Zéro abordent des terrains sensibles, Delleck et Le Jouage excellent aussi dans la dérision. Comme cet Antimatière dont le début est interprété par des gens venus d'Ailleurs. Incompréhensible brouhaha sonore ponctué par un dialogue hilarant s'interrogeant sur l'aspect naze du morceau. Commentaire de James Delleck : "C'est contre la hype attitude du milieu parisien, contre les journaleux qui vont dans des concerts "Hype" et qui sont éblouis devant un solo de triangle ! On a été confrontés à cet univers. D'un côté, tu as un univers de gens plus bourrins qui ne veulent absolument pas entendre notre musique, car c'est de la musique de merde. Et d'un autre côté, car tu as toujours des extrêmes évidemment, tu as les gens qui essaient systématiquement de tout intellectualiser et pour qui on n'est pas assez "Hype". Le Jouage poursuit : "L'important, c'est de kiffer la vibe avec ton mec ! ". Leur univers c'est aussi des stéréotypes contemporains "futurisés". Des endroits types, comme Galactica, morceau qui retranscrit l'ambiance des boîtes de nuit de l'espace à la Total Recall touch et reprenant tous les clichés du rap. Une discothèque où l'on rencontre des mutantes "genre la tête de Bjork sur le corps d'un crapaud buffle", des filles à l'intelligence artificielle, aux dents mauves et qui se sont laissées pousser les seins. C'est au Galactica toujours que Le Jouage invite Delleck à aller voir THE Dj du moment, sujet d'un autre morceau d'anthologie, Dj 3e type, reprenant le thème musical de Rencontre du 3e Type.. version dancefloor...



Enième surprise de l'album, la piste 10, Starchild. Nous sommes à l'aube de l'an 3000 et Radio Jadis diffuse le dernier chef d'oeuvre musical du 20è siècle. Éclate alors un morceau de funk un peu kitsch façon années 80, véritable OVNI sur l'album. Stupeur en apprenant que cette chanson n'est pas un vieux tube sorti des fonds de tiroir, mais qu'il a été "sincèrement" composé par Delleck et Le Jouage. "Ça a l'air d'être une blague, beaucoup de gens ne nous croient pas quand on leur dit que c'est un morceau que nous avons créé. On ne voulait pas reprendre une chanson qui existait déjà, on l'a fait nous-mêmes et on l'a fait très sérieusement. Comme quoi on est capables de faire autre chose que du rap" précise Le Jouage.
Pour Gravité Zéro, la musique n'est pas une passion, mais un TAF. "Chacun des titres de l'album ont été travaillés et retravaillés, ça a pris deux ans. Faire les choses à moitié ça manque de classe" ponctue Delleck.
Infini, Hal 9000, Apesanteur, Trou Noir, 3801, No Futur, Post Biologik, Plein d'étoiles, Planète.... Apocalypse, cataclysmes, mutants, toons, recherche d'un nouvel eden, cyberpunk, déshumanité, robotisation, cosmopole... le champ lexical est large.
Gravité Zéro porte un regard sur son temps, à la fois passionné et inquiet. Un coup de gueule contre le formatage et un appel à pousser les murs. Comme d'une chrysalide ils sortent de leurs combinaisons stellaires, tout va bien, ils partent avec l'être de lumière...





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