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Six personnages flirtent avec les hauteurs


Six personnages flirtent avec les hauteurs
L'Oiseau Mouche - troupe de théâtre originaire de Roubaix - a donné une superbe interprétation du texte de Pirandello, 6 personnages en quête d'auteur, dont est inspiré son spectacle Personnages. Le jeu fertile des comédiens a impressionné : leurs « différences » sont passées inaperçues...

Le premier festival de théâtre La Tête Ailleurs, qui s'est déroulé à Nancy du 9 au 14 octobre, s'est proposé de montrer la richesse d'un théâtre qui commence à se développer : le « théâtre de réinsertion ». Soigner toutes sortes d'handicapes par l'expression artistique.... « Année test pour ce festival volontairement ancré sur les expériences théâtrales d'acteurs différents. Handicapés, marginalisés, en situation sociale difficile, en souffrance psychologique. Ils sont les acteurs essentiels de la Tête Ailleurs ».

L'association Arias, organisatrice de l'événement, essaye depuis des années de donner à des handicapés mentaux la chance de pouvoir s'exprimer via l'art théâtral. La scène est vécue comme un espace de liberté : les différences de chacun sont détruites, seul prime le langage du corps, de la voix. Lieu unique d'échange : chacun peut et doit communiquer. Trouver sa forme d'expression...

Pari réussi pour la troupe L'Oiseau Mouche avec leur spectacle Personnages, librement inspiré du texte de Luigi Pirandello : 6 personnages en quête d'auteurs. Tous les comédiens souffrent d'un handicape. Mais ils font l'effort de sortir de leur différence, en l'acceptant, en jouant avec elle, mû par le désir de montrer qu'ils peuvent eux aussi affronter la scène et le regard du public.

La pièce met en scène un auteur mégalomane qui recherche le mouvement parfait pour son nouveau spectacle. Une complaisance malsaine puisqu'il est à la fois acteur unique, metteur en scène et... seul critique de sa pièce. Surgit de l'ombre une bande de 6 personnages qui vient à sa rencontre pour lui demander un texte à jouer. Eux 6 souffrent d'être rejetés, oubliés... Ils n'existent que parce qu'ils ont des rôles à jouer. Et personne ne leur en propose.

Il va s'instaurer entre l'auteur et les 6 personnages un dialogue de sourd : les personnages proposent leurs corps, séduisent le metteur en scène par leurs mouvements. Les scènes les plus belles, les plus poétiques du spectacle naissent de cette séduction : ils dansent, oubliant leurs mots, leurs maux, et présentent au metteur en scène leur être dans toute sa splendeur.

Cri de douleur... incompréhension face à l'incompréhension de leur interlocuteur. Car le metteur en scène reste de marbre. C'est tout juste s'il accepte de jeter un coup d'oeil sur ce qui se passe. Le confit entre des personnages sans rôle et un metteur en scène sans corps, entre les silences dansés et les mots corrosifs, entre la spontanéité des corps et l'intellectualisation de la pensée, s'instaure.

On se laisse bercer par cet enjeu : le dialogue sera-t-il possible?

Etre absorbé par l'espace scénique. Loin de toute revendication sociale, le spectacle propose simplement de se regarder, d'écouter les autres sans aucun jugement de valeur, d'accepter que l'on peut, malgré nos différences, vivre ensemble. Tentation tragique puisque la pièce se termine sur un malentendu : chacun repart dans son coin, à la place que le Monde lui a assigné. Mais le drame n'est pas terminé : c'est aux spectateurs de s'interroger.

Et comprendre que le théâtre est le lieu des mots mis en forme, des maux absorbés par les corps. Phénomène parfaitement démontré par le metteur en scène de Personnages, Antonio Vigano. Ce n'est pas un hasard s'il s'est associé à la chorégraphe Julie Stanzak. Le texte de Pirandello résonne dans les corps malades (handicapés, différents) des comédiens et les porte sur le « devant de la scène ». Ils s'éxecutent : danser pour séduire, démontrer que le corps, aussi pesant soit-il, peut s'envoler s'il aime ! L'amour donnent des ailes... et permet de s'accepter. Ces comédiens aiment la scène, le théâtre et ils nous l'ont fait ressentir. C'est rare, ce qui est d'autant plus beau !

Christophe Doebler